|
Jean Lacouture interviewé à l’occasion de son « Album Montaigne » accompagnant la nouvelle édition des « Essais » qui vient d’être publiée dans La Pléiade soulignait une position chère à Montaigne, le « je m’abstiens » au sens, ajoute t-il, de « se tenir en équilibre en ce point où deux force opposées se rencontrent sans faire pencher la balance d’aucun côté » . Conscient de la multiplicité de l’âme, Montaigne, pour éprouver son jugement, s’adonnait à l’exercice suivant : « Maintes fois (comme il m’advient de le faire volontiers ) ayant pris pour exercice et pour ébat à maintenir une contraire opinion à la mienne , mon esprit s’appliquant et tournant de ce côté là, m’y attache si bien que je ne trouve plus raison de mon premier avis, et m’en dépars. Je m’entraîne quasi où je penche comment que ce soit , et m’emporte de mon poids. Chacun en dirait à peu près autant de soi s’il se regardait comme moi. [1] » En se contrariant de la sorte il se reconnaît « le pied si instable, mal assis et prêt à crouler » qu’il opte pour une attitude loin de toute passion et certitude qui l’amènera par exemple à ne pas prendre parti dans la guerre de religion qui, en son temps, opposait catholiques et protestants. Pourtant c’est le moyen d’entrer en relation avec l’antagoniste en nous ou à l’extérieur de nous « car plus un sujet met d’esprit partisan, de rigidité et d’absolutisme à maintenir un certain point de vue, et plus son contraire inconscient sera animé d’agressivité, de vindicte, d’intransigeance, de sorte que, tout d’abord, une conciliation des deux points de vue a peu de chance de succès. Si le conscient concède au moins la validité relative qui entache tout ce qui est opinion humaine, aussitôt le contraste perd quelques unes de ses incompatibilités les plus mordantes. [3] » [1] Montaigne, Essais II coll. Folio Gallimard 1965, p.304 [2] C.G Jung, Psychologie de l’inconscient , Genève, Georg et Cie, 1983, p. 140 [3] Idem, p.143
|