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Le négatif, l’ombre et le sens dans la relation transférentielle
Deuil de l’analyse - Deuil de l’analyste
La psychanalyse jungienne
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Carole, la mercière et les poupées
 
Claire Raguet
 
Le négatif, l’ombre et le sens dans la relation transférentielle
Ce qui se constitue dans l’entre-deux de la relation transférentielle génère un processus de mise en ombre qui lui est propre et qui est inhérent au travail analytique.

Par ce terme, « l’ombre », de bien commune utilisation, Jung désigne l’un des concepts majeurs de sa théorie, et les analystes jungiens, un élément incontournable du processus analytique. Quand on parle de l’ombre, revient souvent une expression que j’ai choisi de retenir pour mener ma réflexion, celle d’antagoniste [1]. L’ombre « se présente comme l’éternel antagoniste d’un individu ou d’un groupe [2] ». Pour Elie Humbert, l’ombre « peut être faite de n’importe quel contenu, mais emporte celui-ci selon sa dynamique propre, qui est relationnelle » de sorte que, dans ce phénomène qui peut concerner aussi bien un individu qu’un groupe, une institution ou une idéologie, le contenu de l’ombre « se retrouve en antagoniste naturel de toute élaboration consciente. [3] Il me paraît important de souligner que, dans son aspect dynamique, l’ombre est relative à une situation, une « contrepartie sans cesse reformée ». [4] Elle est toujours, « de façon circonstancielle, l’autre du conscient ». [5]

Le terme antagoniste – qui définit l’opposition entre deux forces - évoque un rôle à jouer, une fonction, c’est-à-dire ce à quoi sert une chose dans l’ensemble dont elle fait partie. Tenir compte des forces antagonistes prémunit contre les risques de l’unilatéralité.

Le propos de cet article est de réfléchir au processus par lequel s’établit la relation transférentielle, en mettant plus particulièrement en lumière deux aspects du fonctionnement de l’ombre. Il me semble en effet que, dans la relation analytique, celle-ci a, d’une part, une fonction de mise en sens du négatif (j’essaierai de préciser la signification que je donne à ce terme), d’autre part une fonction de protection du processus transférentiel. Ce faisant, je serai amenée à montrer que ce qui se constitue dans l’entre-deux de la relation transférentielle génère à mon sens un processus de mise en ombre qui lui est propre et que je crois inhérent au travail analytique.

La possibilité d’un sens

Souvent, lorsqu’il s’adresse pour la première fois à un analyste, le patient, à ce moment originel de la cure, apporte, ou plutôt traîne avec lui, comme un boulet, le paquet de sa souffrance, le sentiment de l’intolérable proximité avec quelque chose d’insupportable, d’explosif, qui le déstabilise, et dont il n’a qu’une envie : s’en débarrasser. Une problématique différente est celle de patients qui viennent, en somme, pour peu de chose, ont l’air d’aller relativement bien, mais donnent à l’analyste un sentiment de malaise particulier, d’un décalage étrange – le propos du patient étant empreint d’une sorte de légèreté, de normalité. De son côté, l’analyste peut sentir au contraire un climat très lourdement chargé qui lui laisse entrevoir, derrière la façade offerte, une béance, une souffrance, un gouffre qui sera peut-être un jour à affronter. Il faudra compter avec cela dont l’existence est ignorée du patient, non ressenti émotionnellement, non représenté mentalement. Comme ces trous noirs invisibles et seulement décelables par la perturbation qu’ils créent dans l’environnement cosmique.

C’est le terme de négatif qu’à ce stade j’ai choisi d’employer : négatif de ce dont on veut seulement se débarrasser ; négatif des ressentis, douloureux et perturbateurs ; ou négatifs, à l’inverse, car non ressentis, non représentés, mais perturbateurs tout de même. C’est ce qui motive le patient à consulter, dans l’espoir que, malgré tout, cela puisse avoir une place, une destination, ou, au moins qu’on puisse en faire quelque chose, ne serait-ce que s’en protéger. Le regard que l’analyste pose sur le patient et ce qu’il apporte à ce tout premier moment de la rencontre peut confirmer l’hypothèse d’une place potentielle, d’un destin possible pour ce négatif. Après sa mise en relation avec l’analyste, le patient peut se dire : il y a donc quelque chose – quelque chose à percevoir qui semble éveiller l’attention de quelqu’un qui le prend en compte. Mis quelque part, cela mijote, germe et prend corps. Non que cela ait cessé d’être négatif, mais au moins son existence est prise dans le champ d’un intérêt, lui donnant la valeur de ce qui a possiblement un sens. Avec le sentiment d’une prise en charge, peut venir plus ou moins consciemment l’espoir d’une transformation. [6]

L’arrimage transférentiel et son ombre

Le modèle de la formation des complexes proposé par Jung a d’emblée été pour moi un outil pour me représenter le processus par lequel se crée, s’instaure la relation transférentielle. Le phénomène associatif qui gouverne la psyché implique, selon les termes de Jung « qu’aucun événement psychique n’existe isolément ». Tous ces éléments se combinent selon leur tonalité émotionnelle, à partir d’un noyau constitué par une expérience initiale structurée, orientée par l’archétype activé [7]. C’est à mon sens par ces mêmes forces attractives que se noue une formation complexuelle commune constituée à partir d’éléments - complexuels également - du patient et de l’analyste.

Un certain nombre de travaux m’ont aidée à comprendre ce que je me représente de cet entre-deux de la relation transférentielle. Ainsi, dans la Revue Française de Psychanalyse, Danielle Kaswin-Bonnefond indique que « Si les psychismes de l’analyste et du patient demeurent deux entités séparées, […] le travail d’analyse s’effectue sur cet objet intermédiaire qui n’appartient ni au psychisme de l’analysant, ni au psychisme de l’analyste, mais à un ‘hybride’, une entité psychique métissée qui s’invente, s’organise puis se transforme, et possède sa propre logique systémique. Elle peut surgir sous une forme paradoxale telle une chimère, comme l’a théorisée Michel de M’Uzan. » [8] De son côté, François Martin-Vallas pense que c’est cette chimère elle-même qui serait à considérer comme la « dimension contenante du transfert. »

 [9] Complexuel signifie que cette formation commune se fait selon la loi de combinaisons des complexes. Conformément à cette loi, ils échappent en grande partie à la conscience des deux protagonistes, y compris – mais un peu moins - à l’analyste et c’est, justement, très bien ainsi. Nous y reviendrons plus loin. Si je dis que cette formation complexuelle est constituée à partir de et non constituée par des éléments du patient et de l’analyste, c’est que cette nuance me paraît importante : je veux dire par là qu’elle n’est pas une addition ou une juxtaposition, ni même un amalgame d’éléments venant du patient et de l’analyste.

Jean Guillaumin parle d’une « sorte de réalité ou d’économie commune […]. La complicité entre contre-transfert et transfert est originellement nébuleuse, peu ou pas articulée, encore qu’elle contienne […] ses propres lois de développement et de structuration ». [10]Le travail analytique est pour lui un « travail de double engendrement réciproque ».

Pour rendre compte du développement de la relation transférentielle, des métaphores pourraient être trouvées dans le processus de la formation des molécules et des tissus, ou encore dans celui de la fécondation, comme l’évoque l’expression de Jean Guillaumin. Cependant, la notion d’émergence définie par Edgar Morin me paraît la plus pertinente pour évoquer cette formation. Voici ce qu’il en dit : « Les émergences sont des propriétés ou qualités issues de l’organisation d’éléments ou constituants divers associés en un tout, indéductibles à partir des qualités ou propriétés des constituants isolés, et irréductibles à ces constituants. Les émergences ne sont ni des épiphénomènes, ni des superstructures, mais les qualités supérieures issues de la complexité organisatrice [11]. Elles peuvent rétroagir sur les constituants en leur conférant les qualités du tout » [12] Cette rétroaction des éléments l’un sur l’autre, dans le cadre d’un tout, correspond à mes yeux au processus évolutif de cette formation complexuelle commune, où le transfert de l’analysant et le contre-transfert de l’analyste rétroagissent l’un sur l’autre dans un « processus d’auto-organisation et d’auto-production. […] Cette conception dépasse la conception linéaire de la causalité : cause - effet. » [13]

Il me semble que c’est très exactement ce qui se produit dans la relation transférentielle et que vient en permanence confirmer l’expérience clinique. Jung pose une vision synthétique autant que dynamique de la relation transférentielle : « La rencontre de deux personnalités est comme la réunion de deux corps chimiques différents : si une combinaison a lieu, les deux corps s’en trouvent modifiés. [...] cette influence ne peut avoir lieu que lorsque (le médecin) est lui-même affecté par son malade. [...] Entre le médecin et son malade, existent des facteurs irrationnels de relation qui entraînent de part et d’autre des changements insensibles. [...] Tout autant que (le malade) il est un élément constitutif du processus psychique appelé traitement... » [14] Il situe ainsi d’emblée transfert et contre-transfert comme deux pôles d’un même ensemble. La description dynamique faite par Edgar Morin du phénomène d’émergence me parait refléter la conception jungienne de la relation transférentielle basée sur la métaphore du quaternio alchimique.

Ainsi, la relation transférentielle s’instaure par la formation d’une « masse psychique » [15] générée lors d’un véritable appariement du patient et de l’analyste. Elle génère, comme tout phénomène psychique, et comme toute masse, sa propre ombre ; c’est au sein même de cette masse que vient véritablement nidifier l’élément négatif pathogène du patient. Par cette nidation, le patient, dans le meilleur des cas, sera peu à peu initié à une relation de dialogue avec sa propre ombre. « Les alchimistes disent souvent que leur pierre se forme comme un enfant dans le sein de sa mère ; ils appellent le vase hermétique ‘utérus’ et son contenu, ‘foetus’. » [16] Dans son article, François Martin-Vallas cite ce passage de Jung et s’interroge : « Peut-on envisager que le transfert lui-même soit l’utérus au sein duquel il peut se déployer sans être trop destructeur ? Ainsi envisagée la chimère transférentielle serait la dimension contenante du transfert. » [17]

Cette représentation du processus transférentiel me permet d’en mieux comprendre le cheminement et le développement, autonomes et inconscients pour l’essentiel, induisant une maturation tant chez l’analyste que chez l’analysant. Cette évolution aboutit généralement à la mise en lumière d’une partie constitutive de cette relation. Elle produit alors chez le patient une réorganisation énergétique des investissements et des liens qui permet une libération d’énergie, une augmentation du champ de conscience et de son espace psychique. Mais cela peut aussi se produire de façon indépendante de la prise de conscience proprement dite. Cela me conforte dans la représentation de cet ensemble complexuel comme une entité en soi qui lie patient et analyste - au sens double de relier et de ligoter - tout en conservant une autonomie à leur égard. L’analyste de son côté est amené à une attention et un questionnement plus complet – et plus complexe – dans la mesure où il envisage, non pas tant ce qui se passe chez le patient et ce qui se passe chez lui-même, mais bien plutôt ce qui se produit dans le moment présent entre eux deux et ce que la combinaison particulière de leur rencontre leur donne à vivre. La formation complexuelle qui leur est commune est l’objet même du travail de l’analyste, avec sa part consciente et sa part d’ombre.

Une des premières situations cliniques qui m’avait fait prendre conscience de ce phénomène avait été pour moi difficile. Pendant un temps très long en effet, j’ai eu, avec une patiente, l’impression que rien n’avançait, que la relation transférentielle était tendue, chargée affectivement, mais restait figée, bloquée. Je me sentais immobilisée. Cela se révélait très pénible pour elle comme pour moi. Elle souffrait de se vivre victime du sadisme qu’elle projetait sur moi, tandis que je vivais mal de me sentir dans ce rôle extrêmement négatif. Chacune de mes attitudes ou interventions, chacun de mes silences étaient ressentis par moi et vécus par elle comme harcelants, intrusifs et blessants. Je n’osais, du coup, aucune initiative. Navrée, je faisais le constat de mon incompétence à y changer quoique ce soit.

Un jour, alors qu’approchait l’heure de sa séance, je pris conscience que je me sentais, moi-même, persécutée par ces séances. En symétrie de cette relation vint donc peu à peu à la lumière la relation inverse, antagoniste, où c’est elle qui me persécutait, activant en moi une position passive, masochiste et dépressive. J’ai dit que je me sentais immobilisée et probablement la position passive inconsciente était-elle pour quelque chose dans ce sentiment d’immobilisation, mais je pense maintenant qu’il y avait une autre raison. Je m’étais alors reprochée d’avoir, me disais-je, tant tardé à prendre conscience de cet aspect de la relation transférentielle, opposé à celui que je me représentais consciemment ; et j’en suis longtemps restée là. En fait, et c’est là où je veux en venir, j’ai compris depuis lors que cette inconscience avait une raison d’être et même une utilité. Si j’avais pris conscience plus tôt de ce phénomène, très probablement je m’en serais défendue. Je n’aurais certainement pas, à cette époque, été capable d’accepter ce rôle et j’aurais été amenée à me rebeller contre cette persécution. Je ne pouvais alors me laisser faire. Je crois aujourd’hui que, précisément, elle avait besoin que je me laisse faire pour se vivre assez longtemps comme persécutée et pouvoir s’en plaindre sans se mettre encore plus en danger, ce qu’elle n’avait jamais pu faire auparavant. J’en déduis que l’inconscience a protégé un processus qui était certainement nécessaire. La source inconsciente de mon sentiment d’immobilisation, était par conséquent la nécessité de ne pas empêcher cet aspect antagoniste de la relation transférentielle de se vivre, dans l’ombre, aussi longtemps que nécessaire. C’est ce qui m’incite à parler de l’ombre de la formation complexuelle générée entre et avec les deux protagonistes.

Tout se passe comme si la formation complexuelle commune, de par sa nature même, sa propre caractéristique, avait imposé ce dont elle avait besoin pour son propre développement. Comme si elle avait eu en elle-même une fonction téléologique qui nous avait été imposée, à la patiente comme à moi-même. Georges Bright affirme que « la psyché […] possède des buts et des objectifs propres » [18] et il cite Jung indiquant qu’il faut laisser à la nature « la liberté de répondre en fonction de sa plénitude » [19] ; je suis convaincue que cela s’applique également à la formation psychique dont je parle, commune aux deux protagonistes de la relation transférentielle – comme d’ailleurs, probablement aussi, à ceux de toute relation non analytique. Cette optique fait écho à la philosophie de Spinoza qui montre que les lois de la nature définissent par elles-mêmes le devenir des choses : si elles sont ce qu’elles sont, ce n’est pas dans un but ni une intention supérieurs, mais purement et simplement en raison de leur nature, de leur essence, de leurs caractéristiques propres. Il y a une nécessité, pour une chose, qui la fait être ce qu’elle est. Nous sommes, de ce fait, amenés à poser la question d’une structure archétypique propre à cette formation complexuelle commune, qui présiderait à son organisation. Pour moi, cette question est pour l’instant en suspens…

Une attitude éthique

Si je suis amenée à penser que le processus interrelationnel possède une autonomie, des propriétés qui lui sont propres et, par conséquent, des lois d’évolution possédant un haut degré d’autonomie par rapport à la volonté consciente de l’analyste et du patient, ce n’est pas pour autant une justification à n’importe quelle dérive.

La formation complexuelle commune qui s’est constituée se trouve elle-même contenue à l’intérieur d’un cadre constitué à la fois par les modalités concrètes de l’analyse, et par la position intérieure de l’analyste. La reconnaissance par l’analyste de cet entre-deux est reconnaissance d’un élément tiers ; il diminue à mon sens le risque pour l’analyste de s’identifier aux figures projetées par le patient et l’aide à se tenir constamment dans une attitude éthique où est activée « la fonction d’arbitrage du moi ». [20] J’ai dit que l’inconscience même de la relation transférentielle en est un aspect indispensable, mais cette inconscience ne peut jouer son rôle, et l’ombre entrer en fonction, que si l’autre terme de l’antagonisme est fermement tenu par le pôle du moi conscient de l’analyste dans sa position de sujet au sein la situation transférentielle. L’analyste questionne ce qui advient dans la rencontre analytique pour déterminer ce qui est ainsi donné à vivre et ce qu’il convient d’en faire. C’est un travail sans cesse d’actualité.

Ouverture sur l’autre

C’est en raison de son autonomie que cette formation complexuelle commune joue le rôle de tiers, pour l’un comme pour l’autre des protagonistes, initiant peu à peu le patient à une capacité à vivre en laissant la place à l’autre. Le fait que l’analyste, lui, laisse place, d’emblée, à cet objet autre accepté d’avance cependant qu’il est encore inconnu, en permet le développement pour lui-même, libre de l’emprise d’un projet, donc d’une séduction. La neutralité de l’analyste a pour moi cette signification d’être en attente, sans être en attente de quelque chose – attente-attention, simple réceptivité où l’analyste s’interroge mais sans interrogatoire, est en éveil mais sans surveillance, vis-à-vis de ce qui doit se développer selon ses propres lois internes. L’analyste lui-même en ignore la teneur, mais la découvre peu à peu, incitant le patient à une attitude similaire vis-à-vis de l’inconnu en lui auquel il accepterait de donner sens et valeur, plutôt que de le rejeter et combattre comme un négatif à faire disparaître. Pour reprendre la comparaison que j’évoquais tout à l’heure avec le processus de fécondation, on pourrait dire que l’analyste reconnaît à l’enfant, encore inconnu, la place et la possibilité de se développer selon les lois de son propre devenir. Le regard porté sur ce tiers, cet entre-deux de la relation, a l’effet du décalage que l’on effectuerait entre deux miroirs se faisant face – mais pas tout à fait - permettant que soit perçue la différenciation des images ainsi mises en perspective.

Cette place, laissée a priori par l’analyste, à l’autre dans la relation transférentielle, invite et incite le patient à faire de même avec l’autre en lui, espace nouveau, forces inquiétantes, capacités ignorées, personnalités opposées, champs inexplorés, pulsions non domestiquées, énergies potentiellement dévastatrices… Dès lors qu’il leur est un lieu possible pour être contenus, un travail peut être envisagé pour s’y confronter sans trop de danger, l’ombre peut ainsi entrer en fonction et l’autre trouver une place tant à l’intérieur de soi que dans la vie extérieure.

S’expliquer avec le contre-transfert

Cela m’amène à une remarque : s’expliquer avec son contre-transfert, pour l’analyste, n’est pas seulement reconnaître les affects qui l’agitent au cours de la relation avec son patient. Ni même détecter ce qu’il constelle en lui de ses propres problématiques. « J’ai été touché(e)… j’ai ressenti de la colère… tel mot m’a échappé… il me rappelait mon père… » ; ces observations sont à l’analyse du contre-transfert ce que faire son marché est à la constitution d’un repas : il faut encore déterminer comment cela se cuisine ; et il s’agit de considérer ces affects ou interventions comme ce qui, de fait, est donné à vivre dans l’instant de la relation transférentielle, d’en déterminer le sens, la place, le rôle et d’en rechercher la dynamique téléologique. Repérer comment cet affect a émergé, ce qu’il nous donne à vivre, les informations qu’il fournit, ce qu’il modifie dans la dynamique de la relation transférentielle donne à voir et à comprendre où cela mène. Et surtout, dans une position de sujet, ce qu’il s’agit d’en faire.

Tel est l’effet d’une relation dialogique, [21] non seulement de l’analyste avec son inconscient, mais de l’analyste avec cet objet transférentiel reconnu comme spécifique, auquel il ne s’identifie pas, non plus que le patient, mais qu’il interroge et travaille en l’irrigant d’une valeur de sens, ouvrant si possible, au patient comme à lui-même, une voie de transformation par l’intégration du négatif mis en ombre et peu à peu devenu – Deo concendente – assimilable.


[1] Sur le concept d’ombre, on peut se référer à la contribution de Cl. Dorly dans le Vocabulaire de C. G. Jung, ouvrage collectif coordonné par A. Agnel, Paris, Ellipses, 2005, p. 62.

[2] Dictionnaire international de la psychanalyse sous la direction de Alain de Mijolla, Paris, Calmann-Levy, 2002, p. 1157.

[3] E. Humbert, « Le concept d’ombre », Cahiers de psychologie jungienne n° 3, automne 1974, p. 24.

[4] ibid.

[5] Ch. Gaillard, « Du côté de la main gauche », Cahiers de psychologie jungienne, n° 3, automne 1974, p. 36.

[6] Je me demande d’ailleurs si l’on ne peut pas voir là l’une des explications du phénomène de mieux-être, de soulagement qui, parfois, arrive peu après les premières séances.

[7] C. G. Jung, L’homme à la découverte de son âme, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1962, p. 178.

[8] D. Kaswin-Bonnefond, « Transfert – contre-transfert : entre associativité et dissociativité », Revue Française de Psychanalyse, avril 2006, Tome LXX, p. 454.

[9] La recherche de F. Martin-Vallas sur la Chimère transférentielle, exposée au séminaire scientifique de la S.F.P.A. en juin 2005 sous le titre : « La fonction contenante du transfert », a été publiée dans le Journal of Analytical Psychology, vol.51, n°5, novembre 2006 (cf. la Revue des revues, in Cahiers jungiens de psychanalyse n° 122). Cette recherche s’appuie à la fois sur le travail de Michel de M’Uzan et celui de Michael Fordham et inclut la dimension archétypique qui sous-tend la Psychologie du transfert de C. G. Jung, dimension que je n’aborde pas ici.

[10] J. Guillaumin, « Les contrebandiers du transfert ou du contre-transfert et le contournement du cadre par la réalité extérieure », Revue Française de Psychanalyse, 5/1994 – t. 58, p. 1483.

[11] C’est moi qui souligne.

[12] E. Morin, La Méthode, 6 – Éthique, Paris, Seuil, 2004, p. 234.

[13] Ibid., p. 233.

[14] C.G. Jung , La Guérison psychologique, Genève, Georg, 1987, p. 54-55.

[15] Ce terme de C. G. Jung désigne les complexes. Cf. Problèmes de l’âme moderne, Paris, Buchet/Chastel, 1987, p. 200

[16] C. G. Jung, Psychologie du transfert, Paris, Albin Michel, 1980.

[17] Voir note 12.

[18] G. Bright, « Dangers de la compréhension psychanalytique », Cahiers jungiens de psychanalyse, n° 106, Printemps 2003, p. 15.

[19] C. G. Jung, « La synchronicité, principe de relations acausales », Synchronicité et Paracelsia, Paris, Albin Michel, 1988.

[20] Cl. Dorly, « Les enjeux éthiques de l’autonomie psychique », Cahiers jungiens de psychanalyse, n° 90, Automne 1997.

[21] Cet autre terme, propre au vocabulaire d’Edgar Morin, se définit ainsi : « Unité complexe entre deux logiques, entités ou instances complémentaires, concurrentes et antagonistes qui se nourrissent l’une de l’autre, se complètent, mais aussi s’opposent et se combattent. A distinguer de la dialectique hégélienne. Chez Hegel, les contradictions trouvent leur solution, se dépassent et se suppriment dans une unité supérieure. Dans la dialogique, les antagonismes demeurent et sont constitutifs des entités ou phénomènes complexes. », E. Morin, op .cit., p. 234.