L’esprit du temps
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La recherche du troisième terme *

Mémoire individuelle, mémoire collective

Au mémorial de la Shoah, à Paris, un homme découvre la valise de son père mort en déportation à Auschwitz, alors qu’il avait lui-même quatre ans. Cet objet-témoin, prêté au mémorial par le musée d’Auschwitz, est pour lui un objet-symbole et il se bat dorénavant pour qu’il ne reparte pas là-bas.

Depuis, une procédure judiciaire est en cours. [1] Histoire individuelle inscrite dans l’histoire collective, chargée, dans ses deux dimensions, d’une intensité dramatique incommensurable. L’homme pris dans cette histoire est pris du même coup dans une situation conflictuelle entre ces deux dimensions. Il s’agit pour lui, comme il l’indique, de se réapproprier son passé pour assumer son présent : « J’ai eu longtemps des difficultés dans mes rapports avec mes enfants à me situer comme père. » Quelle est la juste place de cette valise ? En France, près du fils, ou au musée d’Auschwitz, lieu du drame ? Deux places justes pour un seul objet. Trancher entre les deux mutile une des deux parties concernées. Posée ainsi, la question n’a pas de bonne réponse. Le juge qui devra prendre une décision aura-t-il la possibilité d’attendre ?… Attendre que quelque chose apparaisse, émerge et modifie les données, les caractéristiques de la situation. Un mûrissement. Un in-attendu, un inconnu qui permettra l’avènement d’autre chose, d’une ‘chose’ autre, véritablement nouvelle, issue des données actuelles, mais différente de leur somme – bref un troisième terme qui devra naître en son temps très exactement, transformant, par le fait même de cette naissance, ce que sont l’un et l’autre protagonistes de ce conflit aux si fortes implications.

Les arts premiers, l’esthétique et la science

Dans ce même numéro du Monde, un reportage sur le musée du Quai Branly questionne notamment la visée de ce musée. Scientifique, artistique, ethnologique, chaotique ? « Dans la Ville Lumière, un cÅ“ur de ténèbres » titrait parait-il le New York Times. De ténèbres ? En fait, au cÅ“ur de ces ténèbres, la lumière, subtile, rend vivants les objets qui se mettent de ce fait à nous parler. Dans une atmosphère de mystère, ce musée nous oriente vers une dimension, non pas cachée, mais inaccessible dès lors qu’on aborde ces objets par une grille répertoriée (science, art…). Dirait-on que le chamanisme est une religion ? une médecine ? une philosophie ? Sa spécificité est peut-être de n’en avoir pas, ou de les transcender toutes. Cette reliance, précisément, fait défaut à notre culture, notre pensée, notre fonctionnement d’occidental. Le musée du Quai Branly, dans son foisonnement d’objets mystérieux – dont on peut bien nous indiquer la datation, la destination, l’utilité, la signification et même l’esthétique – nous permet d’accéder, non pas à chacun de ces repères additionnés, mais à une autre dimension, par le biais de ce que C. G. Jung définit comme la fonction transcendante. [2]

Personnellement, leur beauté m’a paru éclater dans l’espace, parce qu’ils sont signifiants, habités de leur histoire. Non pas tant l’histoire que l’on peut écrire à leur propos ou à propos des peuples auxquels ils appartiennent – appartenaient – mais de leur histoire intérieure, essentielle, celle de l’accession des humains à leur humanité. Edgar Morin fait le pari que l’humanité ne sortira de la barbarie qu’en instaurant des liens relationnels entre toutes les disciplines de connaissance ; il est ainsi dans la lignée de pensée de C. G. Jung pour qui il ne convient pas de trancher entre des opposés en tension, mais de rechercher la voie vers un troisième terme qui les assume et les transcende – l’émergence pour Edgar Morin.

Claire Raguet, Psychanalyste, Membre de la SFPA

* Cette expression de C. G. Jung est assez proche de la définition de l’émergence d’E. Morin. Dans les deux cas, il s’agit, lors d’un conflit entre deux éléments opposés, d’une position tierce qui n’exclue aucun des deux opposés, mais les assume et les transcende.


[1] Journal Le Monde du 2 septembre 2006

[2] Fonction transcendante : fonction qui établit un lien avec l’inconscient en ce qu’elle"franchit la distance séparant le conscient et l’inconscient. Cette union a un effet thérapeutique dans la mesure où elle permet un changement d’attitude du conscient." Vocabulaire de Carl Gustav Jung. Ouvrage collectif coordonné par Aimé Agnel.